Jean-Jacques Branche, un artiste à part (un texte de Luc Ferry, philosophe et ancien ministre)

Non pas un marginal – ses toiles rencontrent un public qui les aime et les comprend – , mais plutôt un original au sens le meilleur du terme. D’abord, on ne peut pas dire qu’il vienne du sérail. Il a travaillé longtemps dans la banque et les assurances, un milieu qui n’est pas à  priori celui des arts plastiques. Ensuite, cet artiste a du métier : il n’est pas du genre à  nous fourguer le énième monochrome, la énième déclinaison du carré noir sur fond blanc ou des colonnes menthe/réglisse du Palais royal. Non, il travaille avec une technique ancienne qu’il maîtrise comme nul autre aujourd’hui, celle des meilleurs peintres hollandais du XVIIème siècle. Mais il y a plus, non seulement l’homme a du métier et du talent, mais il a l’impardonnable audace de vouloir dans ses toiles incorporer tout à la fois du sens et de la beauté. En quoi il est bel et bien en marge du minimalisme conceptuel contemporain.  Qu’il me permette sur ce sujet un bref rappel historique afin de mieux situer ses œuvres  dans l’histoire récente de l’art. Dans la très intéressante correspondance qu’échangent ces deux pères fondateurs de l’art moderne que furent Kandinsky et Schönberg, le premier insiste avec la dernière énergie sur le fait que ce qu’il appelle  « l’art d’aujourd’hui » doit abandonner toute référence à l’harmonie classique qui formait jusqu’à présent  le socle fondateur des théories du beau  : “Je crois justement, écrit il, qu’on ne peut trouver notre harmonie aujourd’hui par des voies ‘géométriques’, mais au contraire par l’anti-géométrique, l’antilogique le plus absolu. Cette voie est celle des dissonances dans l’art – en peinture comme en musique.”  Le parallèle qu’établit Kandinsky entre dissonance picturale et musicale est aussitôt repris par Ies théoriciens les plus autorisés de l’art moderne, par exemple par Theodor Adorno dans sa   Philosophie de la nouvelle musique  où on peut lire ce qui suit : “La peinture moderne s’est détournée du figuratif, ce qui en elle marque la même rupture que l’atonalité en musique. […] Ce qui était valable avant la rupture, à savoir la constitution d’une cohérence musicale au moyen de la tonalité, est irrémédiablement perdu.” Dissonance, atonalité, illogisme, rupture, différence, altérité, irrationalité, absurde, chaos, inconscient, animalité en l’homme : tels sont les maîtres mots qu’affectionnent alors dans leurs écrits théoriques les peintres et les musiciens des premières avant-gardes. En poursuivant ce parallèle entre peinture et musique nouvelles, on comprend qu’il s’agit non seulement d’écarter tous les repères classiques, en particulier tous les facteurs d’identité que constitue le système tonal, pour ouvrir la voie à une musique de la différence pure qui exclut tout “pôle d’attraction”, suscitant ainsi chez l’auditeur le sentiment d’une musique “non identifiable”, sans mélodie aucune, presque impossible à reproduire mentalement comme on peut le faire avec les thèmes du répertoire classique même les plus sophistiqués. Alors, le mot est lâché : la finalité de l’art moderne  est bel et bien d’en finir une bonne fois pour toutes avec l’idée même de beauté. René Leibowitz qui, par son enseignement devait introduire en France auprès d’un petit groupe de jeunes compositeurs (Boulez, Philippot, Martinet, Rigg…) les principes du dodécaphonisme schönbergien, le souligne avec véhémence dans son maître livre, l’ Introduction à la musique de douze sons : “Consciemment ou par mauvaise foi, la plupart des musiciens actuels restent les esclaves de ce que j’appellerais un certain psychologisme musical. Sans parler de ceux qui se complaisent dans un hédonisme souvent odieux, il est un fait que ce qui empêche certains compositeurs dits ‘avancés’ d’accomplir le pas décisif vers le langage musical nouveau, c’est leur peur atavique, dirais je, d’écrire ‘ce qui n’est pas beau’.” C’est donc avec toutes les représentations classiques de l’idée du beau entendue comme harmonieuse synthèse d’une multiplicité de sons, de couleurs ou de formes qu’il s’agit de rompre. “A la limite,  ajoute Leibowitz, il suffit d’entendre la musique ou de lire les travaux théoriques de Schönberg pour s’apercevoir que de telles considérations n’ont plus droit de cité dans l’art musical. Son Traité d’harmonie [l’ouvrage majeur de Schönberg] est farci de passages où l’auteur se révolte contre la tendance de qualifier telle agrégation de “belle”, telle autre de “laide”, appréciations qui ressortent [sic] d’un “psychologisme” faux et confus ». C’est donc bien l’idée de beauté qui est désormais radicalement rejetée, la notion de beauté ne pouvant désormais plus fournir un quelconque principe d’orientation à l’artiste, pas plus d’ailleurs que celles, “odieuses”, de  sens et à de « plaisir esthétique ».  C’est cette vulgate dogmatique que les oeuvres de Jean-Jacques Branche remettent en questions avec talent  et métier, avec un souci du sens et de la beauté qui ne pourra que réjouir tous ceux qui sont encore attachés à ces valeurs qui, après tout, furent depuis toujours celles de l’art véritable.